27 avril 2007

Nouvelles

Le Petit Chaperon Rouge

(Conte électoral librement inspiré des frères Grimm)

 

 

Il était une fois une adorable gamine, si mignonne que personne ne pouvait rien lui refuser. Sa grand-mère Francine l’adorait et ne savait quel présent lui faire alors que sa fête approchait. Après avoir longtemps réfléchit, elle lui acheta une belle robe rouge. La petite fille en fut si heureuse qu’elle ne la quitta plus.

Un jour, sa mère lui dit :

- Tiens, prends cela Ségolène, et va voir ta grand-mère qui est malade. Elle lui tendit un petit sac dans lequel se trouvait un camembert et une bouteille de vin. Sois bien sage, et surtout marche à gauche, ou au centre du chemin, à la rigueur, mais jamais à droite, sinon tu y trouveras le loup Sarko prêt à te manger toute crue ! Et ne va pas non-plus l’écouter et croire en ses gentillesses car c’est un faux-jeton. Derrière ses sourires se cache un fauve affamé…

Ses recommandations faites, elle lui tendit le sac et l’embrassa.

Ségolène, heureuse, gambadait vers la maison de sa grand-mère. Des papillons allaient, virevoltant autour des fleurs fraîchement écloses. Les oiseaux piaillaient tellement que c’en était infernal. Le ciel était d’un bleu profond et il n’avait pas plu depuis une bonne semaine ; la promenade serait agréable. Elle pensa s’arrêter un instant au village, voir son ami Le Bérou avec qui elle jouait parfois. Mais, en cet instant précis, à l’orée de la forêt, elle entrevit Sarko. Et l’animal semblait l’attendre.

- Tiens, mais que vois-je ? déclara le loup. Oyez, bonnes gens : voici venir la gracieuse Ségolène dans sa belle robe rouge !  Et où va-t-elle, si pressée ?

- Ca ne te regarde pas ! lui rétorqua l’enfant.

- Non ? Alors laisse-moi deviner… Sarko se gratta un instant le menton. Je dirai que tu vas visiter ta grand-mère Francine et que, dans ton petit sac, tu lui apportes de quoi manger, car la vieille est très malade… « comme chacun le sait… » rajouta l’animal à voix basse.

Ségolène fut surprise de la réponse. Comment avait-il deviné ?

- Et elle habite bien, bien loin, cette grand-mère ! continua l’animal. Tu vas t’ennuyer en cours de route, ma petite. Si tu veux, nous pouvons jouer… Car, vois-tu, je me sens un peu seul, moi aussi, dans cette grande forêt toute noire. Et je n’ai pas d’amis, car les gens ne m’aiment pas.

Ségolène, qui était bonne et un peu naïve, ressentit de la peine pour Sarko. Après tout, la pauvre bête n’était peut-être pas aussi méchante qu’on le disait. Et il était finalement de toute petite taille.

- Bon, b’en si tu veux… lui répondit-elle gentiment.

Le loup eut un sourire étrange, puis il rajouta :

- Alors, nous allons voir qui, de nous deux, est le plus rapide et arrivera donc le premier chez ta grand-mère, d’accord ? Toi, tu passes par ce chemin là et moi, par celui-ci… Et que le meilleur gagne !

- D’accord ! lança Ségolène, ravie de s’être fait un nouvel ami.

Elle se mit aussitôt à courir vers le chemin que lui avait indiqué Sarko.

 

Le loup ne fut pas long à arriver. Il avait bien sûr choisi le sentier le plus court. Il était rapide et familier de ces bois.

Des vieilles et des vieux, bien isolés comme Francine, il en avait mangé plus que son compte. La plupart du temps, ils se laissaient presque faire, tant la vie les avaient fatigué. En dévorer un de plus ne lui posait vraiment pas de  problème. Ensuite, il s’occuperait de la toute tendre Ségolène. La pensée du festin à venir lui donna des ailes.

Il frappa deux petits coups à la porte de Francine.

- Qui est là ? demanda la grand-mère.

- C’est ta petite fille Ségolène, répondit le loup en contrefaisant sa voix. Je t’apporte un délicieux camembert de la part de maman, ainsi qu’une bouteille de vin épais.

- Oh, ma chère petite ! Que je suis heureuse de te voir ! Tire donc la chevillette et la bobinette cherra.

Le loup s’empressa d’ouvrir la porte. Il se précipita dans la chambre, sauta d’un bond sur le lit, puis sur la vieille et, sans qu’elle ait même eu le temps de s’étonner, il la dévora toute entière. Ensuite, calmé, il prit quelques affaires dans l’armoire, se vêtit, enfila un bonnet, referma la porte de la petite maison et se coucha.

En chemin, Ségolène avait oublié le loup et s’était finalement décidée pour une halte dans le village du Bérou. Ils avaient joué un moment puis, voyant le temps qui passait, elle lui dit :

- Bérou, je dois partir voir ma grand mère Francine qui est malade, et il me faut lui remettre ces victuailles de la part de ma mère.

Elle lui conta ensuite sa rencontre avec le loup.

- Ma chère Ségo, je ne te laisse pas partir toute seule ! Tu as été bien naïve de croire aux paroles de ce satané Sarko. Il n’y a pas plus hypocrite que cet animal là… Je parierai fort qu’il t’attend en ce moment pour te dévorer, car le chemin qu’il a pris est le plus court. Je crains également pour ta pauvre grand-mère… Laisse moi prendre un gourdin et t’accompagner. Je me cacherai peu avant d’arriver et, au moindre doute, je bondirai pour t’aider.

Ainsi fut-il fait. Les deux amis prirent ensemble le chemin de la ferme et le Bérou se cacha dans un petit entrepôt proche de la porte d’entrée. Il y attendit un signal de Ségolène.

Toc Toc !

- Qui est là ? fit une voix fluette.

- C’est ta petite fille Ségolène, qui t’apporte de quoi manger de la part de sa maman.

- Et bien entre, ma chère petite…

Ségolène tira sur la chevillette et la porte s’ouvrit.

- Où es-tu, grand-mère ? On n’y voit rien chez toi tant il fait sombre !

- C’est que je suis bien malade, ma pauvre petite fille, répondit Sarko d’un ton piteux. Pose-donc le camembert et le vin sur la table, et viens dans le lit  avec moi que nous parlions un peu.

En soulevant les draps, la petite Ségolène fut bien étonnée de voir l’aspect de sa grand-mère :

- Comme tu as de grandes oreilles, grand-mère !

- C’est pour mieux entendre ce que l’on dit de moi, mon enfant…

- Comme tu as de gros yeux, grand-mère !

- C’est pour mieux voir ce que l’on écrit de moi…

- Et comme tu as de grandes mains !

- C’est pour mieux saisir ce dont j’ai besoin…

- Et tu as une grande bouche, et de grandes dents !

- C’est pour mieux calmer mon appétit, petite folle !

Le loup se jeta sur l’infortunée et la dévora. Mais , à peine terminait-il de se pourlécher les babines, que la porte de la chambre vola en éclats. Le Bérou surgit, armé de son gourdin :

- Ah, scélérat ! Depuis le temps que je te cherche, enfin te voilà ! Qu’as-tu fait de Ségolène et de sa grand-mère ? Réponds, ou je réduis ta tête noiraude en bouillie !

Sarko eut un léger sursaut, puis un vague sourire ironique écarta ses mâchoires.

- Hou ! Mais, c’est notre Chevalier blanc qui vient sauver sa princesse… Et bien, nous voilà frais, votre altesse…  Dommage, mon cher, car il est trop tard ! lança le loup en se caressant la panse. Et maintenant, c’est de toi que je m’occupe ! J’attends ça depuis si longtemps !

Sarko bondit du lit, ouvrant grand la gueule, prêt à dévorer le Bérou. Pourtant, à sa grande surprise, il retomba aussitôt sur les couvertures : il avait trop mangé, et surtout beaucoup trop vite !

- Que je suis lourd ! Que j’ai mal au ventre ! se lamenta Sarko. Je crois que cette fois, j’ai eu les yeux plus gros que ma panse…

- Tu vas tout rendre, imbécile, tu entends ! Le gourdin du Bérou était levé bien haut.

- Maintenant ?

- Immédiatement ! appuya le Bérou.

Sarko le regarda, suppliant :

- Je suppose que je n’ai pas le choix ? Mais on pourrait peut-être trouver un arrangement ? Aller… Je te rends la gamine, et je garde la Francine…

Le gourdin se souleva un peu plus.

- Tu rends TOUT !

- C’est injuste, je me plaindrais… Et je fais ça très bien, comme chacun le sait…

- Immédiatement, j’ai dit !

Le Bérou fit mine de le frapper ; le loup émit un grognement.

- Bon, d’accord… Comment ?

- Deux doigts dans ta gueule, bien au fond. Toute la patte s’il le faut, allez !

- C’est dégueulasse !

- Allez !

Sarko s’exécuta.

La nausée arriva lentement, très lentement, comme retenue par les regrets de la bête. Puis , après plusieurs soubresauts, il ouvrit grand ses mâchoires, hoqueta plusieurs fois et Ségolène sortit, toujours habillée de sa belle robe rouge, suivie aussitôt de sa grand-mère en bonnet et chemise de nuit. Le loup s’écroula.

- Tiens ! hurla le Bérou, assénant deux coups de gourdin sur les fesses de l’animal.  Et que ça te serve de leçon !

Sarko se leva d’un bond. Les mains sur son derrière, il traversa la chambre comme un dératé et disparu dans la forêt, vociférant : « Vous entendrez parler de moi ! Je vous le garanti ! Vous ne savez pas à qui vous avez à faire… J’ai des compères, moi ! Ca ne se passera pas comme ça ! Je me vengerai... oh, oui… Attendez un peu…Vous serez tous renvoyés ! Vous verrez…Plus un seul conte ne voudra de vous ! Plus jamais !... »

- Que de bruit ! s’étonna Ségolène. Et en plus, ce n’était qu’un tout petit loup…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’esprit de famille

 

 

 

 

Mais qu’est-ce qui pouvait donc obliger un fantôme à débarquer de nuit dans un immeuble construit vers la fin des années soixante ? C’était la question que j’aurai dû me poser avant qu’il ne soit trop tard.

Le mien se ramenait régulièrement vers une heure du matin, grognant dans son halo bleuté, alors que je commençais à m’endormir. Et il m’obligeait à allumer les lumières !

J’étais sans expérience au sujet des fantômes. De plus, je n’avais jamais eu très à la bonne toutes ces spéculations ridicules autour des vies parallèles et autres nécromants. Alors qu’aurais-je bien pu faire, dites-moi, du fantôme de mon oncle René, mort depuis plus d’un an, et qui débarquait subitement dans mon appartement ?

J’étais assis à mon bureau en train de réfléchir au plan de mon bouquin. Je me suis levé pour me resservir un cognac, et il était là !

- Qu’est-ce que tu veux ? lui demandai-je, assez perturbé.

Tu veux vraiment savoir ce que je veux ?

Sa réponse m’a embrouillé. Le ton était menaçant, accompagné de bruissements et de cliquetis très gênants dans ce genre de conversation.

- Alors comme ça, tu comptes t’installer chez moi sans même demander la permission ni être invité ?

- C’est embêtant ?

- Assez…

- Et bien tant pis ! Pour une fois, nous nous passerons de formalités.

Jetant un œil sur les feuillets entassés près de mon ordinateur, il rajouta :

- Qu’est-ce que tu écris ?

- Rien qui ne puisse t’intéresser. Tu veux quoi, exactement ?

Mon oncle prit ensuite la mine d’un fantôme très certain de son coup. On pouvait certainement s’attendre au pire.

Tu l’apprendras bien assez vite.

- Et tu comptes rester longtemps ?

Mais le temps qu’il faudra…

Je n’avais apparemment plus qu’à me résigner.

Tu verras, ma compagnie peut-être tout à fait agréable, rajouta-t-il avec entrain.

- Tu aurais bien changé.

C’est évident…

Je discourais aussitôt du respect de la vie privée dans un espace vital réduit, et des problèmes relationnels qui pouvaient en découler. Mais tout cela ne le préoccupa pas le moins du monde. D’ailleurs, il avait toujours été d’un culot incroyable.

Sa lourde silhouette plana un moment au-dessus du plancher avant de partir se poser sur le lit, et avec ses chaussures, s’il vous plait !

- Tu n’aurais pas quelque chose de chaud ? demanda-t-il, légèrement plus affable.

-De chaud ?

Son regard se tourna vers la bouteille de cognac.

-  Un p’tit grog, par exemple… J’ai pris froid hier soir, à hanter les bords de Seine. L’hiver arrive si vite cette année.

- Ainsi, tu comptes vraiment te faire héberger ?

- Entre autres… Je suis surtout venu te proposer un marché.

-Quel genre de marché ?

-Quelque chose de très intéressant pour tous les deux. Tu verras. Mais pour le moment, je dois partir. Un petit boulot urgent à terminer. Demain je viendrai un peu plus tôt et nous parlerons de tout cela, d’accord ? Je me sauve… Ciao, mon neveu !

Il ouvrit la paume de sa main et y posa un baiser qu’il souffla dans ma direction.

 

*

 

La nuit suivante, mon oncle apparut directement allongé sur le lit, vêtu d’un pyjama de satin élimé et coiffé de sa sempiternelle casquette à carreau, prêt à râler. J’étais rentré assez tard de la salle de jeux.

Tu sais quelle heure il est ? me demanda-t-il d’un ton cruel.

- Oui, deux heures dix…

La prochaine fois, tu seras à l’heure, d’accord ?

Même mon père ne m’avait jamais parlé de cette manière !

Il s’intéressa également à l’état de mon portefeuille :

- Alors, tu as perdu ?

- Comme toujours…

(Mais qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire)

Si ta pauvre mère te voyait !

- Tu sais, ai-je continué, j’ai réfléchi tout au long de cette journée. Finalement, je ne crois pas pouvoir supporter très longtemps tes interrogatoires, pas plus que ta présence. Tu ne peux pas me laisser tranquille et aller hanter quelqu’un d’autre ?

Je ne bougerai pas d’ici, il faut te mettre ça en tête !

- Et bien reste ! Aucun problème. Mais moi, je déménage. Ainsi tu auras l’appartement pour toi seul. Je ne vois vraiment pas d’autre solution. J’ai besoin de calme, et surtout aucune envie de partager ma vie avec toi, ou avec n’importe quel autre fantôme d’ailleurs.

Le halo flamboya : « Et moi je t’enverrai au diable dans la seconde qui suit ! » Abaissant subitement le ton de sa voix, il rajouta : « De toute  manière, c’est là que tu finiras… »

Un frisson glacé s’infiltra entre mes omoplates.

Mon oncle retrouva tout à coup son air d’enfant buté. Je n’allais apparemment pas m’en débarrasse aussi facilement.

Bon, calme-toi, nous avons beaucoup de choses à nous dire, neveu. Tu sais, au fond, je t’aime beaucoup…

- Ah, oui ?

Voilà qui était nouveau.

Ça t’étonne ?

- Nous n’avons jamais beaucoup parlé tous les deux.

Il s’agit bien de ça !

Mon oncle se souleva péniblement sur un coude. Son nez coulait. Je lui lançais un paquet de mouchoirs en papier.

- Ca n’a pas l’air d’aller très fort, lui dis-je, d’un ton faussement compatissant.

- Bof…Ça fait deux heures que je t’attends, et tu n’as même pas eu la délicatesse de laisser le chauffage allumé.

- C’est parce que je n’ai pas les moyens de jeter l’argent par les fenêtres.

- Tu n’as qu’à cesser de le jeter sur les tapis verts…

- Mais occupe-toi donc de tes affaires, à la fin ! C’est tout de même incroyable ! Tu débarques, m’annonces de but en blanc que tu t’installes et maintenant, voilà que tu me fais la morale ! A moi ! J’ai passé l’âge pour ce genre de remarque, tu ne crois pas ?

J’aurais pourtant bien aimé comprendre comment il faisait, pour rester ainsi sur le lit, sans que le matelas s’enfonce ou que les draps montrent le moindre pli. C’était assez prodigieux.

Mon oncle prit une profonde inspiration :

- Tu dois te souvenir de mon voisin, le père Chafoine ?

- Vaguement…

- Le vieux porc ! ( Son halo s’irisa de pourpre)

- Pourquoi donc tant de haine ? Je vous croyais amis.

- Jamais !

- Mais vous êtes souvent partis en vacances ensemble, si je ne m’abuse ?

Il reprit une large bouffée d’air.

- Ce sagouin est vite devenu la plaie de mon existence…

- Et bien, raconte, et ensuite laisse-moi travailler.

Mon oncle émit un court hoquet. Ses yeux se boursouflèrent, débordèrent de leur orbite. Ses jambes gigotaient comme de gros serpents pris au piège.

-  Et bien voilà : le père Chafoine, c’est l’amant de ta tante !

- Tante Zine avait un amant ?

(Très drôle !)

Il toussa plusieurs fois, prit un nouveau mouchoir, jeta l’usagé qui flotta en l’air comme un énorme flocon de neige.

- Mais non ! Pas « avait » Il « est » son amant, que je te dis, et ce depuis… Par ailleurs, je t’informe que le vieux grippe-sou a commencé de bêcher le jardin pour retrouver mon pognon. Mais il est hors de question qu’il en profite.

- Je ne vois pas ce qui te gêne, puisque tu es mort.

- Quand bien même…Ils auraient pu patienter un peu, non ? Quelle indélicatesse. Possible qu’ils fricotaient déjà avant ma mort, ces deux-là… Voire avant ma maladie… Bref, tu peux comprendre ce que je ressens. Et puis j’estime avoir eu un enterrement minable. Oui, minable ! Très bâclée, la cérémonie… Très, très bâclée…Ca m’a terriblement vexé. Et l’autre qui récupère vite fait ma femme ! Mais ça ne lui suffit pas, non. Monsieur veut aussi mon fric. B’en tiens… Jamais, tu m’entends, jamais je ne laisserai une telle ordure profiter de mes économies. Ce vieux pourri, ce pleure-misère ! Incapable de mettre deux sous de côté. Je le conchie ! Quant à ma chère épouse, je m’en occuperais plus tard. Traîtresse…

- Fais ce que tu veux… Et en quoi cette histoire me concerne-t-elle ?

Sa voix se fit soudain plus douce, presque chantante.

- C’est justement là qu’intervient notre marché, mon cher petit. Je sais  que tu es dans une mauvaise passe, que tu as besoin d’argent, de beaucoup d’argent. Ce n’est pas avec tes bouquins que tu peux vivre, ni même avec ton salaire que tu pourras rembourser tes dettes de jeu. Tu aimerais bien abandonner ton boulot d’aide-comptable et te consacrer uniquement à ta passion, n’est-ce pas ?

- Et alors ?

- Alors…Je veux que tu le tues ! Voilà ! Inutile de tourner autour du pot. Je te le dis carrément : je veux que tu me l’expédies ici et que l’on s’explique entre hommes.

- (!)

- Je vais lui régler son compte à la fripouille ! Mais je ne peux rien faire pour l’instant, tu le vois bien. Il faudrait déjà que j’apprenne comment agir sur la matière et tout le toutim… Trop compliqué, trop long… J’ai donc besoin de ton aide. Il faut absolument que tu me le fasses passer de l’autre côté.

- Tu réalises ce que tu me demandes ? Tu veux tout simplement que j’assassine quelqu’un, contre lequel je n’ai d’ailleurs aucune espèce d’animosité. De plus, j’ai déjà annoncé plusieurs fois que je renonçais à tout cela. Tu dois t’en rappeler, non ? Je ne veux plus rien avoir à faire avec aucune personne de cette  famille. C’était pourtant clair !

Je sortais de mes gonds ; c’en était trop.

- Allons, allons mon cher neveu, calme-toi ! On discute. C’est juste pour une fois, une seule fois, une exception, pour ton oncle. Il te reste tout de même une petite once de notre esprit de famille, non ? Et en plus, tu n’y perdras pas.

- Permets-moi d’en douter. Au cas ou tu ne t’en serais pas aperçu, je suis encore vivant. Il y a la police, la prison, les remords… Et puis, toi et moi, nous ne sommes liés que par mariage.

- Les remords ! Voilà bien l’excuse ! On s’en est toujours bien accommodé, non ?Et puis, excuse-moi, mais tu n’as pas l’air de resplendir de bonheur…Tu as vu ta tête ? Je te demande ça comme un service. Le vieux saligaud est très malade, tu vois, le cœur… Il suffirait juste de provoquer un peu les choses. Rien de plus facile. Va rue Blanche, file chez lui, et fais-lui péter le thorax ! Ca te coûte quoi ? Qu’est-ce que tu risques ? Ah ! La crapule, il va me le payer ! Exploiter ainsi une pauvre vieille femme, une veuve ! Profiter de mon argent ! Mais va donc, que je te dis ! Cours ! Tu n’as pas à hésiter, crois-moi.  Et tous tes problèmes seront réglés dans la minute qui suit. Tu…

- Du calme ! S’il est aussi malade que tu le prétends, patiente un peu. Tu as toute l’éternité devant toi.

- Justement, c’est là le problème. Je l’aurais fait, bien sûr, sans m’obliger envers personne. Seulement dans deux semaines je quitte le purgatoire. Alors il sera trop tard. Trop tard ! Cette idée me rend fou.  Comment veux-tu que je me venge ensuite depuis le paradis ? En lui jouant des airs de mandoline ? Non, non et non, je ne dois surtout pas rater l’occasion. C’est maintenant ou jamais. Tu n’auras presque rien à faire, juste qu’il ait la plus belle frousse de sa vie. Le cœur lâchera tout seul, sois-en certain. Rien de plus facile. Surtout pour toi.

- Tout de même. Ce n’est pas aussi…

- En récompense, je t’indiquerai où trouver mon magot.

- Quel magot ?

- « The » magot, my dear. Celui que tous ont cherché si désespérément après ma mort. Les cons… Ils peuvent bien tout retourner à la pelleteuse si le cœur leur en dit, jamais ils ne le trouveront. Et bien, ce sera pour toi, et pour toi seul. Tu n’auras plus aucun problème d’argent. Garanti. Cent quatre-vingt-huit mille Euros… Pas un de moins. Belle somme, non ? Toutes les économies d’une vie de mesquinerie, comme a toujours si bien dit ta tante, la vieille truie. De quoi écrire cinq bouquins, dix bouquins, au calme, et même, tiens, de les publier ! Réfléchis-bien. Il faut vraiment que tu le fasses. Fais-le, s’il te plait. Je t’en conjure !

Mon oncle me parut tout à coup égaré. Il se redressa, un air suppliant sur sa grosse face bleutée, et tomba à genoux les mains croisées.

-Je t’en serais éternellement reconnaissant !

Puis il tourna son visage bouffit vers la lucarne du plafond.

- Le jour arrive. Quel malheur ! Il me faut te quitter très vite. Nous reparlerons de cela demain soir, n’est-ce pas ? Sois à l’heure, cette fois. Tu as tout le temps de réfléchir et de comprendre où est ton intérêt. Allez, repose-toi un peu, mon petit…Pardonne moi tous ces excès, mais je suis si désespéré, et tellement en retard. Un dernier petit mouchoir, et je me sauve…

Mon oncle essuya une larme et disparut. Les mouchoirs en papiers qui flottaient en l’air tombèrent subitement sur le sol. L’appartement retrouva son calme et je pus enfin m’allonger une petite heure avant de partir au travail. Une faim terrifiante ne me lâchait plus. J’entendais gargouiller mon estomac. Il me faisait souffrir depuis plusieurs jours. Mais ce n’était qu’une nouvelle crise, passagère elle-aussi. Ma peau semblait encore plus livide qu’à l’habitude. C’était assurément mauvais signe.

 

*

 

Au bureau, fidèle à lui-même, mon chef de service continua de me traiter comme un moins que rien, avec cette dose habituelle de dégoût qui me désolait tant. Il m’envoya plusieurs fois chercher du café et des sandwiches pour le personnel et les visiteurs. Je n’avais toujours pas eu droit au bonjour ou à un mot gentil de mes collègues. C’était ainsi depuis le premier instant de mon embauche chez Adecco. Je sentais bien que l’on ne m’aimait pas, que l’on se méfiait. Je faisais pourtant tout pour être agréable. Malheureusement, et malgré une évidente bonne volonté de ma part à m’adapter, je rechignais inlassablement à me faire limer les incisives. Un peu par effroi de la douleur, je l’avoue. Mais surtout parce que, comme tous ceux de mon espèce, je n’avais jamais pu m’approcher d’un dentiste. C’était peut-être là le seul obstacle et la véritable frontière entre ces êtres et moi.

A dix-neuf heures trente, alors que la nuit venait tout juste de tomber, me retrouvant enfin seul, je rangeais mes affaires. Je remballais lentement mes chers stylos une dernière fois, tout en contemplant cette grande pièce sans âme où j’avais passé tant d’heures à rabâcher des chiffres et à espérer. Tant de fois, oui, j’avais tenté d’obtenir un peu d’estime de ces mortels que j’admirais tant. Mais je devais bien me mettre à l’évidence que chacune de mes tentatives à me faire aimer s’était soldée par un échec. Je dis donc adieu à ma vie présente. J’avais été constant dans mon sentiment à leur égard et ne regrettais donc rien. Mais l’humain n’appréciait décidément pas les différences. C’était tout ce que je retirerais de mon séjour en leur compagnie. Une grande amertume, et beaucoup de nostalgie d’avoir tellement voulu leur ressembler. Ma décision était prise. Je n’avais pas besoin d’attendre ou d’y réfléchir plus longtemps. Il me fallait m’accepter tel que j’étais et rejoindre les miens. Je devais penser à mon existence qui serait encore très longue. J’avais tellement et tellement de choses à faire, de  continents à explorer, de mers à traverser, d’univers à écrire. Cet argent ne me serait pas inutile. Et puis, j’avais tellement faim ! J’ouvris alors toute grande la large baie vitrée du bureau, y laissais entrer les premiers flocons de neige, et m’envolais à toute vitesse vers la rue Blanche, sous la forme d’une gigantesque chauve-souris, cette fois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Adieu mon concubin

 

 

 

J’ai signé mon contrat d’embauche chez Oxygène Voyages le 17 juin 1990, le jour de la saint Hervé. A n’en pas douter, c’était là un signe du destin.

Trois semaines auparavant, j’avais quitté Lyon dans la précipitation. Ma liaison avec l’adjoint au maire de mon arrondissement tournait subitement au vinaigre. Il me semblait même que le quartier où j’habitais devenait hostile ; ce qui devait être faux, puisque rien ne transparut jamais de cette histoire. Mais la parano me guettait. J’étouffais et pensais même quitter ma chambre en ville pour réintégrer provisoirement le domicile familial en banlieue. On venait de me voler ma moto. J’avais à peine vingt et un an.

Tous ces évènements se déroulèrent dans un espace de temps relativement court : un couple de mois, tout au plus, durant lesquels je me retrouvais investi d’un rôle très accessoire (et assez rare) au théâtre : celui de l’amant cocufié.

J’avais rencontré J.L à l’agence où je travaillais alors. Il désirait partir en Amérique du Sud pour trois semaines. Comme aucun programme ne lui convenait, il me demanda de lui concocter un voyage à la carte. Les réservations posèrent pourtant quelques problèmes, ce qui nous obligea à nous revoir régulièrement.

La conversation prit vite un tour plus intime. J’ai tout de suite compris que je lui plaisais. Il faisait de toute façon tout pour me le montrer. Presque ignorant des choses de l’amour (à part quelques expériences au lycée et une branlette durant les vacances) je me jetais dans l’aventure.

J.L arrivait d’un bled isolé de la campagne lyonnaise, un trou à peine plus grand que mon appartement : quelques fermes autour d’un vide nommé Place de l’église, sans épicerie, sans bistrot ; le genre d’endroit où tu préfèrerais ne jamais être né et où même les bactéries refusaient opiniâtrement de s’installer.

Là-bas, d’après les dires de J.L, les gens avaient la réputation de vivre longtemps ; ce qui est loin d’être positif  lorsque tu devines la qualité de leur existence. Et cette longévité mythique semblait inévitable. A quarante ans,  J.L pouvait encore visiter son arrière-grand-père né en 1892. Le dinosaure râlait toute la journée sur son fils, qui devait avoisiner quant à lui les quatre-vingts ans. Et la vieille carcasse se portait comme un charme !

Le mythe affirmait aussi que, si tu sortais des frontières du lieu-dit, si tu osais l’exile, c’était comme si toutes les maladies du monde te tombaient subitement dessus. La mystérieuse protection offerte par l’endroit expirait pour se transformer en malédiction. Les chances de vie chutaient alors d’une quinzaine d’année. D’ailleurs J.L, juste après son installation à Lyon, souffrit instantanément d’allergie et de puissants maux d’estomac qui ne le quittèrent  jamais. On en pense ce que l’on en veut, mais c’est tout de même bizarre.

Au moment de notre rencontre, comme bien d’autres quadragénaires, J.L éprouvait le besoin d’une forme de paternité « philosophique » Ce besoin s’exprime souvent à la suite d’un bilan négatif de l’existence : le naufrage d’un mariage, les échecs successifs de relations amoureuses, la peur de la mort, de la solitude, de la vieillesse… tout cela peut contribuer à l’attrait amoureux vers un être plus jeune. Ce besoin n’est pas toujours et uniquement sexuel. Ce n’est pas toujours un vice. Il faudrait éviter de généraliser et de résumer trop vite. Ces amours-là existeront toujours, quoi qu’on en dise.

Celui de J.L envers moi devait être de cet ordre. Il désirait me transmettre sa connaissance du monde, le fruit de ses expériences, de ses réflexions, de ses rêveries. Il avait besoin de se partager. Moi, j’étais d’accord pour tout ; pour le lit aussi. Et peu importe si mon sentiment s’est ensuite scindé entre la reconnaissance et l’amertume. A cette époque, J.L représentait tout ce que j’attendais.

Pour la première fois, un homme me montrait un intérêt véritable et ne me traitait pas en gamin. Il s'attendrissait à mes rires, s’intéressait à mes idées, me donnait des codes de vie. Surtout, il m’aidait à dépasser ma confusion relative au sexe. Je venais d’un milieu petit-bourgeois où les questions sexuelles, et à plus forte raison homosexuelles, n’étaient jamais évoquées. Grâce à lui tout cela était terminé : je pouvais tout demander et obtenir des réponses. J.L remplaça mon père là où il avait toujours fait défaut.

J’étais jeune, je l’ai déjà dit, mais tout de même pas idiot au point d’ignorer que sa position d’adjoint au maire nous excluait de tout ce qu’un couple ordinaire (même gay) peu faire sans trop réfléchir. Sortir ensemble était impossible : les restaurants, les bars, les cinémas, et même les promenades en ville, tout nous était interdit. J.L m’expliqua que notre vie serait simplement différente. En parler ne changerait rien ; nous en inquiéter non-plus. Il fallait juste essayer d’être heureux.

Mais la discrétion frisait quelques fois la démesure. Nous vivions cachés comme des célébrités. Il m’était interdit de confier ma liaison à quiconque. J’avais coupé chaque contact avec mes potes. Nos rencontres se déroulaient dans un appartement clos - le sien - et uniquement le soir, rideaux tirés. J’en partais le matin en rasant les murs, tel un agent secret, avec la crainte qu’un jour J.L ne se retrouve au pilori et moi rasé en place publique. Mais j’étais malgré tout satisfait car cet amour-là restait viable ; nous n’étions après tout que les victimes d’un système inéquitable. Cette pensée résolvait tout et nous dégageait de la plupart des formes de culpabilité.

J.L refaisait le monde. C’était sa passion, son travail. A vingt ans, ces gens-là sont perçus comme des divinités. Je le trouvais donc admirable, magnifique, unique… J’étais troublé qu’un tel homme puisse s’intéresser à un gamin comme moi et ne comprenais pas ce qu’il me trouvait de vraiment intéressant mais bon, tout allait bien. A cet âge, on ne se pose pas vraiment ce genre de question. En fait, J.L avait beaucoup à donner ; j’étais comme une éponge déshydratée.

Il disait qu’un jour chacun pourrait vivre selon ses désirs, dans le respect mutuel des différences, sans oublier personne. Bien sur, cette liberté n’était pas pour demain, mais nous devions tâcher individuellement de nous en approcher. Pour l’instant, nous (les gays) étions encore trop inorganisés, trop obsédés par le superficiel, par le cul, par notre petit moi. On ne se servait pas assez de notre intelligence. Les complexes nous assassinaient. Le racisme omniprésent nous forçait au silence. Rien ne pouvait avancer. Chacun devait déjà prendre sa destinée en main, vers un but commun. C’était l’unique façon de créer une union véritablement forte dans un cadre légal.

Mais les Droits de l’Homme et du citoyen dépendaient essentiellement du bon vouloir hétéro, en priorité des mâles, qui décidaient toujours, pour tous, de ce qui était bon et de ce qui ne l’était pas. Certains d’entre eux étaient l’Ennemi. Il fallait s’en méfier : voilà qui avait au moins le mérite de remettre certaines choses à leur place. Il suffisait juste de les repérer et d’apprendre à se jouer d’eux. Il m’expliquerait comment faire.

Dans notre combat, les femmes restaient nos meilleures alliées. Nos sensibilités et nos problèmes concordaient. Mais l’Histoire ne faisait que se répéter, prise au piège des intérêts financiers, politiques, religieux, machistes. Si, toute fois, un frémissement de libération pointait son nez dans l’avenir, il aurait certainement pour base le fric ; les gays ayant un pouvoir d’achat bien supérieur à la moyenne. Ce pouvait être une porte de sortie, bien sur, mais J.L doutait qu’il s’agisse là d’un véritable progrès. Là-dessus, je comprends maintenant combien il avait raison.

Celui qui me serrait dans ses bras était sans nul doute un nouveau Martin Luther King ! Comme des rebelles, nous attendions notre heure cachés, planifiant le futur autour d’alliances possibles, dans l’espoir de la révolution finale. Il n’y a vraiment rien de plus efficace que le rêve pour se voiler la réalité.

Le mystère qui entourait cette relation convenait très bien à mon romantisme naissant. C’était comme un jeu dont J.L m’expliquait régulièrement les règles, la première de toutes étant que la perfection n’existe pour personne. Il était  inutile de nous lamenter sur notre sort et d’oublier de vivre. La seconde restait que toute chose à ses limites. Les reconnaître, c’était repousser ces limites et maîtriser la chose, s’en libérer pour mieux la façonner. Idem pour l’amour. Je ne comprenais rien à ce dernier point, mais enfin tout allait bien.

Moi, aux anges ! Il était à mes côtés, l’homme d’une vie, celui avec qui je partagerais tout : les même espoirs, les même tourments, les même lits. Vraiment, la vie était belle ! Life was beautifull ! La vita esta bella !

Mais…

Tout aurait pu continuer ainsi très longtemps – et pourquoi pas pour toujours - si, durant cette fameuse nuit un peu frisquette de novembre, J.L n’avait pas ignoré que l’opération « Antisepsie » dans le parc voisin du poste de police, l’entraînerait directement derrière les barreaux. Le garçon qu’il avait ramassé dans les buissons était mineur. La chance l’abandonnait. Les eaux boueuses de la pédophilie inondaient depuis peu la région, et la chasse aux sorciers battait discrètement son plein. Ca tombait mal.

L'entourage de mon compagnon parut pourtant tout à fait apte à régler ce genre de situation. Les politiciens savent se serrer les coudes dans l’urgence. Rien ne devait déborder, et rien ne déborda. Transactions, promesses,  chantages eurent vite raison des fouineurs. L’histoire fut réglée à huit-clos en un temps record. Les seuls à en pâtir, ce furent J.L et moi. En quelques jours, voir en quelques heures, je perdis mon compagnon plus sûrement que s’il  était mort. Il ne fut même pas question de rester amis.

J’appris très rapidement la nouvelle de sa garde à vue par Bernard, son meilleur ami, qui m’appela pour me révéler un vague scénario de conspiration politique. Alors là, c’était vraiment me prendre pour un demeuré ! J’ai toujours eu comme un sixième sens pour détecter le mensonge. Sentant que son histoire n’avait pas colonisé mes neurones, il me proposa un verre dans un bar le soir même.

Bernard était un garçon de trente-cinq ans, assez doux, un peu rêveur, un adolescent attardé en qui j’avais toute confiance. Un mec qui pouvait parler d’autre chose que de cul. Quelqu’un de rare, quoi. Pensant qu’il était temps pour moi d’apprendre la vérité, et que je cesse d’être aussi naïf (c’était pour mon bien, je le comprendrai plus tard…) il désirait être franc. Il avait besoin d’être franc, parce qu’il me considérait comme un ami, malgré notre différence d’âge.

Je peux dire que si J.L a été mon initiateur à certains exercices physiques, intellectuels et sentimentaux, Bernard fut la cause de mon dépucelage social. J.L avait omit tout un pan de mon éducation. Pour quelle raison, je n’en sais rien. M’avait-il jugé incapable d’encaisser la pourriture du monde ? Est-ce que je lui plaisais dans mon « innocence » ? Je l’ignore. Mais ce n’est pas impossible. Ce que je sais, dorénavant, c’est qu’aimer n’est pas entretenir l’autre dans ses illusions. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de le vérifier plusieurs fois par la suite. Puisque magouilles, vices, pots de vin, gouvernaient la planète, et que mon amant rôdait régulièrement dans les parcs à la recherche de chair fraîche, n’était-il pas bon que je le sache ? ne serait-ce que pour assurer ma protection ? Quoi qu’il en soit, après les éclaircissements de Bernard au sujet de J.L, je me retrouvais comme escroqué. Celui en qui j’avais mis tous mes espoirs m’avait trompé, d’une part sur la qualité de son amour, et d’autre part sur la valeur de ses idéaux.

Si J.L papillonnait dans les parcs, c’était par besoin… Un besoin quasi vital… m’affirma Bernard. Mais quel besoin ? Celui de compenser cette fissure de la quarantaine dont m’entretenait son pote ? De se rassurer sur la possibilité de plaire « encore », de contrecarrer la mort ? Là, j’avoue que j’étais un peu jeune pour comprendre. Il était en fait un collectionneur, et voilà tout.

Bernard me parla ensuite des tensions que la situation provoquait à la mairie. Les efforts déployés contre de possibles bavures étaient énormes ; rien ne serait laissé au hasard. A droite comme à gauche, on n’avait aucun intérêt à ce que la chose soit divulguée. Les complications seraient fatales pour beaucoup, surtout avant les élections. Je pouvais saisir seul les pressions mises en branle sur la police, à commencer par le préfet. On ressortait de vieux dossiers, on se sous-entendait des représailles. Le chantage battait bon train. Heureusement, J.L avait eu le réflexe et le courage d’avertir le maire dès son arrestation. Ce qui allait le sauver du scandale.

Ma petite cervelle encaissait mal les chocs. Chaque mot ressemblait à un coup de massue. Il y avait trop à déchiffrer et à comprendre ; rien ne ressemblait plus à ce que m’avait enseigné mon maître ; ce traître dont l’amour  m’intoxiquait. Vers qui me tourner ? Le gentil Bernard trahissait son ami en me révélant ses frasques, j’avais perdu tous mes copains. Mes parents étaient bien incapables de m’écouter. D’ailleurs, ce Bernard là, où se trouvait donc sa part, dans cette  benne à ordure ? Que cherchait-il vraiment ? Je pouvais m’être trompé aussi sur son compte. Son air angélique ne pouvait être qu’une façade, un simple héritage de gênes. Et s’il s’amusait de moi, de ma naïveté, comme tous les autres ? En qui pouvais-je dorénavant avoir confiance ?

Quant à J.L, ce salaud, seule ma jeunesse l’intéressait. J’avais été tellement con et aveugle ! Sur ce point, Bernard avait raison : je devais quitter le confort de ma naïveté, regarder le monde sans masque, sans faux-fuyants, et acquérir une distance pour me protéger. Mais comment ? J’étais aussi paumé qu’un poisson rouge au milieu du désert.

En me quittant, Bernard griffonna à la hâte son téléphone sur un bout de papier, tout en m’assurant de son soutient. Je sortis peu-après du bistrot avec la sensation de traîner tout la boutique derrière moi. Je marchais longtemps  au hasard des rues, sans me décider à rentrer dans ma petite chambre. Me retrouver seul entre ces murs minuscules était plus effrayant que cette errance dans la nuit. La pluie s’accrochait à mes cheveux, des Beurs à casquette poussaient à fond des bagnoles de luxe et agressaient verbalement les passants, des filles aux cheveux jaunes se louaient à la minute. Le Rhône charriait de la boue. La ville me parut incroyablement sale et triste. On soupçonnait la violence partout. Mon univers se métamorphosait. L’amour, jusqu’alors simple et idéal, montrait un nouveau visage : celui d’une gigantesque tromperie destinée à gaver la horde des oies que nous étions tous. Je devrais dorénavant le fuir, quitter le troupeau, ériger l’égoïsme en valeur fondamentale et me protéger, m’en protéger.

La séparation d’avec J.L fut immédiate et irréversible. Pour lui, peut-être un simple détail dans le marasme ambiant. Pour moi, une peine de chaque instant.

Durant les jours qui suivirent, j’ai été confronté à diverses situations assez pénibles : ma présence inquiétait. On m’appela plusieurs fois à l’agence pour me menacer. Un mec beugla au téléphone qu’il serait mieux que je m’écrase, sinon ma vie risquait de devenir un enfer. En rentrant chez moi le soir, une voiture me suivait. Enfin, je crois. Un dimanche, alors que j’allais visiter mes parents, des flics m’arrêtèrent dans la rue pour un contrôle d’identité. Ils ont appelé la centrale. Leur chef m’a dit : «Pas de bêtises, n’est-ce pas… » avec un air mauvais plein de sous-entendus. J’ai eu peur. Oui…j’ai eu vraiment peur.

Je me sentais pourchassé, abandonné. J.L ne m’avait toujours pas donné signe de vie depuis son arrestation et on refusait de me dire où il se trouvait. Quinze jours plus tard, Bernard débarqua à l’agence pour m’avertir que les choses n’allaient pas bien. On craignait « en haut lieu » que je ne me mette à parler, que je veuille me venger. C’était idiot ! J’aimais J.L comme on aime la première fois, sans retenue. Sa personnalité m’avait trop marquée. Je le respectais encore suffisamment et lui devais beaucoup pour le haïr aussi vite. Je souffrais surtout de ne pas pouvoir l’aider. Qu’est-ce qu’on peut être cons, parfois ! Et puis, la fée qui s’était penchée sur mon berceau avait du se fouler la cheville en s’approchant, car je n’avais pas hérité du sentiment de jalousie.

Bernard passa un soir chez moi avec, enfin, un message  de J.L : si j’étais toujours désireux de quitter Lyon pour m’installer à Paris, comme je le lui avais dit tant de fois, il pouvait m’y aider. Ses connaissances parisiennes accepteraient volontiers de lui rendre un service, sinon plusieurs. Ils étaient en dette depuis longtemps… (Je n’osais pas imaginer de quoi !) En contrepartie, il me demandait un silence total sur toute cette affaire.

Son manque de confiance à mon égard me fit extraordinairement mal. Et c’est donc par dépit que j’acceptais son aide, ainsi que l’idée effective de mon départ. Je n’avais eu aucun contact direct avec lui depuis plus d’un mois. Ce soir-là, Bernard me confirma que notre liaison était terminée. Je devais penser sérieusement à ce départ, bien que, personnellement, ça lui coûterait beaucoup de me perdre.

La garantie de mon silence fut évaluée à soixante mille francs, somme un peu plus élevée que le tarif habituel. J.L participa à arrondir la somme jusqu’à cent mille francs. Dans les jours qui suivirent, Bernard m’apporta une lettre anonyme (écrite à la machine et que je dus rendre) dans laquelle un soi-disant J.L exprimait ses regrets et me souhaitait un avenir joyeux et épanoui.

C’est toujours lui, Bernard, qui s’occupa de la transaction financière et me conseilla, devant une légère hésitation de dernière minute, d’accepter cet argent, ne serait-ce que par dédain envers ceux qui pensaient pouvoir tout acheter. Mais je ne ressentais aucun dédain envers mon (ex.) compagnon. Bernard se trompait. Je me débattais dorénavant contre l’énorme pression que l’on mettait sur mes épaules, contre la peur, contre le monde entier et, surtout, contre et pour moi-même. Quoiqu’il en soit, il glissa l’enveloppe dans mon sac à dos, m’assura une fois de plus de son amitié. Il n’était pas « comme ça » lui. Il était sincère. Jamais il n’aurait pu me faire autant de mal. Les garçons comme moi étaient précieux dans notre petit univers. On ne devait pas les gâcher. Et blablabla…

Je lui dis de ne pas s’inquiéter, que tout irait bien, que j’avais compris la leçon. Je promis de le rappeler le lendemain et de lui donner mon adresse à Paris dès que possible afin qu’il puisse venir me voir. Tout cela, sans en croire un mot, évidemment. En quelques semaines, j’étais devenu aussi hypocrite que n’importe quel politichien. Dans la nécessité, on apprend vite… Bernard me quitta tout de même content.

Je traversais cette fois la ville en tremblant pour mon pactole. L’enveloppe pesait assez lourd dans mon sac. Toute la nuit, je fis des plans et le lendemain, à la première heure, je courus à la B.N.P ouvrir un P.E.L. Je venais de découvrir la notion de mes intérêts. Ce qui était assez agréable. Cet argent, joint à ce que je possédais déjà, allait me permettre dix ans plus tard d’acheter mon appartement parisien, avec un tout petit crédit. Le soir même je décrétais Paris ville idéale pour ma nouvelle existence. Puis je transformais mes meubles et autres biens en billets de banque.

Depuis cette histoire, je ne me suis plus jamais préoccupé de politique, cela va sans dire. Le plus grave, pourtant, et je m’en aperçois maintenant, c’est que j’avais également cessé de croire en l’amour.

 

Ce n’est que l’avant-veille de mon départ que j’annonçais la nouvelle à mes parents. C’était un peu court, j’en conviens, mais j’espérais ainsi éviter d’interminables pleurnicheries et des injonctions à bien réfléchir. Et puis, j’avais eu beaucoup à régler en si peu de temps. On m’avait grassement payé pour m’enfuir, je comptais donc le faire vite, d’autant plus que ma tête était pleine de Tours Effel et d’Arcs de Triomphe, avec des flocons de neige tout autour.

La réaction de mes parents ? Plutôt décevante : ma mère prit son air résigné habituel ; mon père trouva la décision assez sage (la meilleure pour l’instant, affirma-t-il, quitte à revenir plus tard, lorsque tout serait oublié) Ils osaient à peine me regarder.

Ma parano refait subitement surface : ils avaient eu vent de l’affaire, j’en étais sur ! Incroyable ! On trouve toujours des gens prêt à foutre leur nez dans la merde des autres, juste pour voir comme ça sent, et parce que leur vie est aussi plate qu’un timbre-poste. Mais en y réfléchissant mieux, plus tard dans la soirée, un peu calmé, je me dis que mon père évoquait certainement tout autre chose, comme mon brusque départ de l’agence où je travaillais, et la réaction  brutale de mon patron que j’abandonnais en pleine saison estivale. Il avait dû les appeler pour s’en plaindre, et peut-être pour leur annoncer, en plus, quelques difficultés pour retrouver du travail sur Lyon. C’était bien dans son style…

Voilà, un volet de ma vie se refermait : j’avais perdu mon compagnon, mes copains. J’abandonnais des parents qui ne semblaient ne pas spécialement se soucier de mes problèmes. Je me retrouvais au chômage, sans domicile fixe, on me menaçait de toutes parts. La police m’avait à l’œil et je m’enlisais chaque jour davantage dans la parano. Sans compter que je venais de me vendre ! Il était vraiment impossible de descendre plus bas.

Bizarrement, l’accumulation de toutes ces pensées négatives me libéra de mes derniers regrets. On souhaitait de partout mon départ ? Soit ! Je partais ! Que l’on attende pourtant aucune larme… Je ne regarderai pas en arrière, et cela même si mon voyage vers la terre promise se transformait subitement en exil. Ah ça, non, je ne pleurerai pas !

Et je n’ai pas pleuré.

 

 

 

 


 

© didier griparis – les Éditions Ixcéa 2005


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