07 mars 2005
Théâtre

(Matériel: un long couteau. Une table.) Lumières basses.
«... Son sommeil est devenu mauvais. Il sent des présences rôder, la nuit, dans l’appartement.
Au lit, souvent, il pleure. Le matelas tremble un peu. Il se lève, glisse vers la cuisine, ouvre prudemment les placards. Puis il caresse les murs, fait une halte devant la porte du frigidaire. Il débranche les appareils des prises électriques, la radio, la cuisinière, et recommence son périple.
Il dit que chaque pièce est emplie de bruits inhabituels : les portes grincent, les objets se meuvent. Des tiroirs s’ouvrent seuls. Moi, je n’entends rien, ne remarque rien. Mais un matin, la clef de la salle de bains a disparu. On entendait fuir les robinets à l’intérieur, au goutte à goutte, au rythme des battements de son cœur. « Ce sont elles… » a-t-il affirmé.
Des ombres sortent de derrière la bergère, des ombres s’approchent. Il ausculte le silence, caresse sa nuque, compresse ses poignets, et repart errer au travers du salon, en compagnie des ombres. Et les ombres lui parlent.
Assis dans son fauteuil, sa respiration s’active, l’oxygène lui manque. Je devine, impuissant, qu’il souffre. Lorsque tout va mieux, il revient s’allonger à mes côtés, mais plus jamais il ne me prend dans ses bras.
Il tire de la commode le sac en plastique où sont rangés ses médicaments. Dans le silence pesant de la nuit, je distingue nettement le froissement de la matière, le craquement de l’alvéole d’aluminium qui éclate. C’est un os mince que l’on brise. Il tire une gélule, deux gélules. La bouteille d’eau grince entre ses doigts, se recroqueville, le liquide tombe dans sa gorge. Il tousse un peu.
Le matin, je le retrouve pétrifié devant la fenêtre, les yeux clos, absent. Je lui demande ce qu’il fait là, comment était sa nuit, j’essaie de savoir, de comprendre, mais il ne répond pas.
(silence)
Cela fait un an, un an aujourd’hui, qu’ils ont décidé, sa sœur et lui, de mettre fin aux jours de leur mère. Lorsque les médecins injectèrent le liquide bleuâtre dans ses veines malades, il s’était retrouvé seul, Catherine ayant affirmé ne pas supporter de la voir partir, non : pas de cette manière, pas de cette manière-là. Cette mère s’était quittée délicatement, sans résistance, sans un dernier mot. Comme elle avait vécu.
Les médecins ont dit : « Regardez, comme elle repose, maintenant… »
C’est à cet instant que tout à commencé. Une infirmière est venue recouvrir le corps d’un drap blanc. Elle a fait cela du même geste ample dont l’on se sert pour dresser une table. Son regard était mauvais. Elle ne pouvait pas comprendre. Personne ne pouvait plus le comprendre. Il s’est retrouvé seul, vidé, épuisé, à attendre sa sœur, devant le corps estompé de sa mère, avec ce vide étrange qui commençait de l’imprégner.
Catherine est arrivée bien plus tard. Elle a observé la surface ondulée du drap laiteux, puis de courts spasmes ont secoué sa poitrine. Elle s’est assise, elle est comme tombée, la tête entre les mains, un bouquet de myosotis sur ses genoux. Elle tira peut-être un mouchoir de son sac, je ne sais pas. Il sentait bien qu’elle implorait son aide. Il pensa : « C’est ma sœur, c’est pourtant ma sœur… » Ces mots, qui n’avaient plus désormais aucun sens. Il était mis à l’écart de ses souvenirs, de ses sentiments, incapable de partager cette culpabilité qui ne cessera plus de grandir.
C’est tout ce qu’il m’a dit.
(silence)
Quelques fois, lorsqu’il me croit endormi, je l’entends murmurer des chansons enfantines. « Il était un petit navire-re, qui n’avait ja-ja-jamais navigué, ohé ohé… »
Tout cela me fait peur.
(silence plus court)
Nous faisons encore l’amour, mais depuis peu, il semble terrifié par le plaisir. A l’instant de l’orgasme, il se replie, se retourne. Je termine seul.
Il croit que cette peine le rendra plus fort. Un jour, comme sortant d’une chrysalide, il revivra, transformé. Mais quand ? Le temps n’aide en rien. Les mois passent. Semblables. C’est comme s’il avançait vers un brouillard de plus en plus épais. Et que je m’égarais avec lui.
Il dit que je suis son ange, celui qui l’aidera à retrouver son ancienne joie, par ma seule présence. Son ange à lui, moi, apparût peu après la mort de sa mère, un signe que quelque chose changerait bientôt, « Son destin… » disait-il, moi, cet ange si solitaire.
(silence)
Il est parti tôt ce matin, et maintenant la nuit arrive. Je l’attends. J’ignore où il se trouve. Peut-être chez sa sœur, peut-être au cimetière, peut-être erre-t-il simplement dans les rues. N’importe où. Alors, je l’attends. Je vérifie que les médicaments sont dans la commode. Il y a toujours cette peur-là aussi. Je suis sorti pour trouver de quoi manger et des cigarettes.
(quelques pas silencieux)
Aux aurores, j’ai entrevu pour la première fois les ombres. L’une d’elles est entrée dans la chambre. Elle s’est plaquée contre l’armoire, a évité le miroir, et s’est penchée sur moi. Pourquoi a-t-elle évité le miroir ?
Je ne dors plus aussi bien. Des cercles noirs apparaissent autour de mes yeux. En buvant mon premier café, je tremble. Je perds l’appétit, je perds mon sourire, je m’épuise. Ma poitrine se serre, ma nuque craque, mon acuité visuelle diminue. Il me faudrait peut-être prendre de légers calmants.
(silence, puis regain d’énergie)
J’ai repéré les premiers effets de la présence des ombres dans l’appartement. La coloration des papiers peints s’est atténuée, la lumière est filtrée par des verres fumés. Je suis parti dans le salon récupérer le couteau, je me suis approché de la bergère, pour la lacérer, la vider de ses fantômes. C’est un couteau ancien, magnifique, à la lame fine. Je l’ai frotté sur la tapisserie, je me suis imaginé entailler les bouteilles d’eau, écraser du pied ses pilules, découper les anciennes traces de sperme sur le matelas. Sous la douche, mon sexe s’est levé. Je me suis caressé, j’ai terminé, vite, coupable. Dans ma poitrine, ce souffle court, ce même fourmillement aux extrémités des doigts. Je devenais comme lui. Alors, je me suis agenouillé, et j’ai pleuré.
(silence, puis désignant un espace de la pointe du couteau)
J’ai pris sa place dans la bergère, sans allumer la lumière, afin d’épier les ombres. Calme, j’ai fermé les yeux. Il y avait mon corps. Je planais, quelques centimètres au-dessus de lui. La pièce avait perdu de sa consistance. J’aurai pu m’élever, toujours plus haut. Et traverser le plafond, franchir l’espace, ignorer la matière, rejoindre l’univers ! Au travers des murs, je distinguais les ombres. Elles reposaient, engourdies, somnolentes, plus opaques que les cloisons, attendant la nuit. Et toutes, toutes avaient son visage ! Puis mon corps s’est agité, m’a absorbé. Je me suis réveillé et j’ai tout de suite sentit qu’il me fallait agir, pour ma survie, que le temps m’était compté. Je suis resté immobile, le couteau sur mes cuisses, à penser à celui que j’étais, avant.
(exalté)
Je vais quitter Marc, je vais me sauver, demain, après-demain, peut-être ce soir, je le trahirai, je serai lâche, je le sais. Bientôt, il n’y aura plus aucun ange à ses côtés Uniquement les ombres. L’amour s’est disjoint. Les âmes ont retrouvé leurs natures, se sont soumises à l’instinct. Nous nous sommes perdus. A quoi bon rester ?
J’aurai, quelque temps, le goût amer de l’échec. Puis je me soumettrai à l’oubli. Lui, Marc, sera définitivement happé par les ombres, s’il ne l’est déjà. Mais je ne veux, je ne dois pas le savoir. Il ne faut plus m’intéresser à son trouble. Bien sûr, je serai en grande partie responsable de sa chute, et j’emporterai même un peu de sa frayeur. Je le sais. Je l’accepte. Je traînerai pour toujours ces sentiments-là, mais quelle importance ? Il faut désormais me protéger, me retrouver, vivre ! C’est la seule solution.
(regardant le public)
« On ne devrait jamais regarder la mort en face... »
PS: si vous souhaitez utiliser ce texte pour le mettre en scène, prenez contact avec moi par courriel.
16:20 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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